Sottise consommée.

La sottise n’affecte pas seulement les sots.

Comme observateur de l’actualité, j’ai eu le privilège de m’intéresser à une multitude de questions sociales, scientifiques, politiques et autres mais aucune, AUCUNE, ne me procura la fascination morbide que l’épineuse question de la grippe A (H1N1) m’apporte depuis quelques semaines. Heureusement pour la très vaste majorité d’entre nous, la stupidité, contrairement à cette souche de grippe, n’est pas mortelle. La sottise de masse générée depuis le tout début par cette éclosion virale devrait faire l’objet d’une thèse d’un doctorant en sociologie. Je suspecte que la lecture d’un tel document nous gratifierait d’innombrables heures de plaisirs et de rires incontrôlés, provoquerait une réaction oscillant entre l’allégresse et le dégoût.

Permettez, en premier lieu, que nous clarifions quelques concepts.

728-H1N1_Swine_Flu_Vaccinations_Shortage.sff.embedded.prod_affiliate.56On a d’abord appelé la A(H1N1) « grippe porcine » puisque la souche grippale H1N1, commune chez les humains, est aussi une maladie respiratoire provenant des élevages de porcs. Une fois présente dans le corps des bestiaux, ce virus peut toutefois muter en une souche hybride virulente, d’où la crainte d’une éventuelle pandémie.

Le virus A (H1N1) est issu de la recombinaison, dans l’organisme du cochon de quatre autres virus: celui d’une une grippe porcine nord-américaine, celui d’une grippe aviaire nord-américaine, celui de la grippe humaine de type A du sous-type H1N1 et celui d’une grippe porcine typiquement trouvé en Europe et Asie.

Le virus de cette grippe est donc ce que les spécialistes appellent un virus réassorti, c’est-à-dire un mélange du matériel génétique provenant de plusieurs virus similaires infectant la même cellule. Les réassortiments se créent entre les différents virus de la grippe par imitation / duplication. Les génomes de ces virus sont composés de huit segments d’acide ribonucléique hétérogènes. Ces segments se comportent comme des mini-chromosomes. Lorsque un virus de la grippe est assemblé, c’est-à-dire lorsque des souches présentes dans la même cellule se réunissent et sont mises en contact, il se crée une nouvelle souche combinée parce que les segments génèrent une copie de ce nouveau germe, créant ainsi une nouvelle génération d’un virus jusque là inexistant. Un peu comme nous. On se frotte, on tombe enceinte, on accouche du petit qui a la face de papa et le caractère de maman… C’est un peu ça, la « grippe porcine ».

La souche de la folie collective.

Dès le commencement de cette aventure, à l’étape du « branding », alors que fit rage le débat entourant le nom à donner à cette grippe, lors de son apparition au Mexique, les premiers signes d’hystérie collective ont commencé à se manifester.

La nouvelle souche de grippe est d’abord désignée comme « grippe porcine ». Or, les producteurs de porcs d’Europe et d’Asie, durement touchés par une baisse généralisée du prix mondial de la viande de porc, se sont mobilisés pour que l’on change la dénomination de cette souche de grippe, de peur que l’on nuise à l’image de la viande de porc et, incidemment, à la vente de celle-ci. Vous comprendrez qu’il est tellement plus facile de créer et de gérer une crise de relations publiques que d’informer une population ignorante ou, pire encore, qui ne veut pas croire. C’est à ce moment que le génie frappa ; on décida de l’appeler « grippe mexicaine ».

Les porcs étaient saufs… ou presque, puisque, à l’époque, la Chine, l’Ukraine, le Kazakhstan, les Philippines, la Thaïlande, les Émirats Arabes Unis et l’Équateur ont suspendu les importations de viande de porc et de produits à base de porc originaires des États-Unis. La Chine et la Corée du Sud ont également interdit l’importation de porcs vivants américains et canadiens. Quant à la Russie, elle a interdit l’importation de toute viande originaire de cinq des États américains où sévissait la grippe porcine. En Egypte, les autorités sont allées jusqu’à décider de l’abattage immédiat de tous les porcs dans le pays. (Source : 20minutes.fr)

Les mexicains, eux, ne l’entendirent pas de cette façon. Qu’allait-il advenir de l’industrie touristique avec un nom comme la « grippe mexicaine » ? Un nom comme ça, c’est très très couteux pour le Mexique… la cuistrerie ne passerait pas ! L’intelligence non plus, par ailleurs…

Entre temps, préoccupée par les préjugés entretenus envers les porcs, ces pauvres bestioles, l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) a accepté l’argument des producteurs de porcs européens et, jugeant inappropriée la dénomination de « grippe porcine », ont opté pour l’appellation « Grippe nord-américaine », sauvant la face de l’industrie touristique mexicaine du même coup.

Mais comme la stupidité n’a pas de limite, certain organismes de tourisme américains et canadiens ont tôt fait de rabrouer les autorités compétentes, jugeant trop rapide la dénomination à consonance géographique d’un aussi détestable bidule biologique que cette grippe apparue d’on ne sait où… mais pas de chez nous…

C’est donc les spécialistes de l’Organisation mondiale de la Santé qui, stupéfaits par l’épidémie non virale de sottise humaine déployée autour du NOM À DONNER À UNE SOUCHE DE GRIPPE (je vous le rappelle), trancha, le 30 avril 2009 et, dans un élan de leadership inspirant considérant le tourment chaotique de crétinisme déchainé planétairement, décida de donner le nom de A (H1N1) à cette nouvelle souche de grippe.
L’intelligence prévalu un court moment, mais la sottise ne s’arrêterait pas là.

Le scepticisme acculturé des masses, ou la théorie du complot.

Une épidémie d’une rare envergure ; quel hasard que ça arrive sous la présidence d’un Démocrate. N’en fallait pas plus pour que les crétins conservateurs américains s’en donnent à cœur joie et se lancent dans les comparaisons les plus débiles et les moins fondées de la planète, comme en témoigne cette vidéo. La A(H1N1), c’était Noël avant le temps, pour les ultras conservateurs tout autant que les fumistes lobotomisés tels les Nenki et Thierry Meyssan de ce monde.

En effet, ces prophètes de malheurs aux gringalets cerveaux, qui voient une conspiration diabolique dans tout (François Pierre, alias Nenki me l’a dit lui-même, dans un courriel qu’il m’a personnellement adressé. « Tout est conspiration ! ») virent dans la A (H1N1) un terrain fertile à faire pousser chez les ignares leurs semences pathétiquement stériles, semences qu’il s’empressèrent de récolter à coups de conférences et de circulaires douteuses dans Internet. Car, comme l’écrivait Alexandre Pouchkine, à une vérité ténue et plate, certain préfèrent un mensonge exaltant. Il n’en fallait pas plus à tous ces exploiteurs de naïveté humaine pour passer la moissonneuse-batteuse chez les crédules et les incultes.

Soudainement, cette nouvelle grippe n’était plus une évolution naturelle mais une arme biologique fabriquée en laboratoire par l’armé américaine, dans le but plus ou moins clair de contrôler l’humanité. Les grands gagnants ? Les pharmaceutiques, voyons ! Elles font la piastre !!! N’oublions jamais, pour paraphraser Anaïs Nin, qu’à la racine du mensonge se trouve l’image idéalisée de nous-mêmes que les fossoyeurs de jugement que sont les conspirationistes cherchent à imposer à autrui. Quoi de mieux que d’inonder l’Internet de toutes sortes de sottises et de vidéos alarmistes dénonçant l’odieux crime des compagnies pharmaceutiques qui empochent des milliards de dollars sur le dos de la misère humaine et qui, du même coup, contribueraient à tuer des milliers d’humains en nous inoculant avec un vaccin dangereux pouvant causer la mort avec, pour seul motif de contrôler la démographie… Si l’on suit cette idée, ne serait-il pas plus logique de GARDER EN VIE le plus grand nombre d’humain afin de vendre à un plus vaste nombre leurs médicaments et, du coup, par la force du nombre, de faire plus d’argent ??

Mais la culpabilité de l’hystérie collective n’appartient pas seulement à ces clowns grotesques, à ces faux intellectuels, à ces vermisseaux syphilitiques se nourrissant de la naïveté des autres. La faute est partagée, voire plus grande encore, chez ceux qui ne savent pas exercer suffisamment de jugement pour trier sur le fait le bon grain de l’ivraie. En effet, dans de récents sondages, 43% des Québécois refusent de se faire vacciner contre cette grippe pour différentes raisons qui, en gros, peuvent se résumer au fait qu’ils ne font pas confiance aux autorités et qu’ils craignent davantage les effets du vaccin que ceux de cette souche de grippe qui peut être mortelle.

Dès lors, une question s’impose : qui les a convaincus que les autorités gouvernementales, médicales, médiatiques étaient moins crédibles que les blogueurs et les « sources fiables » comme les chaines de pourriels (chain letters) qui inondent leur boîte de courriel quotidiennement ?

Le constat est terriblement grave. Indéniablement, voilà, selon moi, un exemple parfait qui témoigne d’une mutation perverse de la perception globale liée à l’information. Aujourd’hui, plus que jamais dans l’histoire de l’humanité, l’information circule librement. Mais si l’information est à la portée de tous et chacun, qu’en est-il du jugement et de l’aptitude à exercer le doute systématique face à des sources peu fiables ? Quelles raisons peuvent expliquer ce changement de paradigme majeur ?

J’en recense quelques unes :

· Les coupures des dernières décennies dans les salles de nouvelles chez tous les grands groupes média ont contribué à l’érosion de la confiance des masses envers la fiabilité des sources traditionnelles d’information.

· La banalisation de ce qui est intellectuel, culturel (parce que le « vrai monde » ce n’est pas des intellos dans leur tours d’ivoire et ça ne va pas au Palais Montcalm).

· La (malsaine) valorisation du moindre effort. Pourquoi se forcer au royaume du copier / coller ?

· La notion de gratuité de l’information, de dévalorisation du contenu professionnel, ce qui contribue à faire équivaloir toutes les opinions, tous les textes. Comme tout est gratuit, tout a une valeur égale, donc l’opinion de X vaut celle de Y, peu importe que l’un n’aie aucune formation et que l’autre soit un professionnel de l’information.

· La montée vertigineuse du cynisme des masses envers les élites (de moins en moins élitistes) dirigeantes et la classe politique.

· La dévalorisation de facto de l’instruction et de la culture générale.

En sommes, nous faisons face à une crise de confiance sans précédent, où une proportion significative d’individus se nourrit, s’abreuve et se satisfait de théories grotesques et de demi-vérités et, plus dangereux encore, se croit plus informée que les médecins, qui ne croit plus les spécialistes et les scientifiques. Une proportion significative de la population confond les opinions, les idées et les faits et demeure incapable à ce jour de faire la part des choses entre la science (qui peut se tromper mais qui se corrige) et l’idéologie (qui, elle, ne se trompe JAMAIS et ne vacille jamais). Il est capital de douter des messages et des informations qui nous sont envoyés. Il est du devoir de tous et chacun de faire place aux idées et aux opinions dissidentes, ce qui, dans un cadre établi, constitue une expression nécessaire à une vie démocratique saine. Mais je constate une alarmante dérive qui, en lieu et place d’une saine critique, cède le pas à une méfiance par défaut, une sorte d’approximation non soutenue de sens critique.

Et ça, c’est bien plus dangereux que le vaccin contre la A (H1N1).